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Freelance informatique dans le service public, je suis en grève

Nous sommes le 5 décembre 2019 et aujourd’hui démarre une grève générale contre la réforme des retraites à laquelle j’ai décidé de prendre part.

C’est un peu particulier pour moi et cela a soulevé de nombreuses questions:

Contexte

Je travaille pour démarches-simplifiées. C’est un projet affilié au mécanisme de startups d’état de beta.gouv.fr, et rattaché à la DINUM, Direction Interministérielle du Numérique. Son but est de permettre à des usagers ou des collectivités de déposer des dossiers liés à des démarches administratives en ligne. Cela fait plusieurs années que ce projet existe, et il est de plus en plus utilisé : environ 700 000 dossiers ont été déposés depuis un an, dont 80 000 depuis 30 jours.

Comme tous les développeurs de l’équipe, et comme beaucoup chez beta.gouv, je suis indépendant.

Se mettre en grève a été l’occasion de se poser beaucoup de questions, voici quelques éléments de réponses que nous avons trouvé et que je me permets de synthétiser ici.

Freelance, en grève ?

En général, on est en grève face à son employeur. Quand on est indépendant, se mettre en grève permet de perturber son employeur… c’est un peu schyzophrène. Quand on est prestataire, cette notion perd à nouveau du sens.

Mais finalement, c’est moi qui indique à mes clients quels jours je suis disponible pour travailler pour eux. Et aujourd’hui 5 décembre, je ne suis pas disponible pour travailler pour des services publics.

Sur beta.gouv, il y a un graphique qui indique l’évolution du nombre de membres dans la communauté. Certains d’entre nous ont choisi de montrer leur interruption de travail ce jour là. C’est symbolique, mais cela contribue à communiquer notre message.

Comment communiquer son mécontentement dans un service numérique ?

La démarche à adopter a suscité de nombreux débats parmi ceux qui travaillent chez beta.gouv. Nous avons vu plusieurs options:

La seconde option a été exclus immédiatement par tout le monde: cela pourrait être assimilé à du piratage, à de l’utilisation de ressources professionnelles pour faire passer un message à caractère privé, et nous ne souhaitions pas pénaliser nos usagers.

Mais je suis convaincu −sans y être favorable pour l’instant− que nous verrons ce genre de choses arriver à l’avenir. L’industrie devenant de plus en plus dématérialisée, cela a du sens que les infrastructures numériques soient coupées, au même titre que les infrastructures physiques (transports, écoles…) le sont.

Nous (l’équipe de démarches simplifiées) avons opté pour la première option. Aujourd’hui, sur démarches-simplifiées, vous pourrez trouver un bandeau qui indique qu’une partie de l’équipe est absente et que les délais de réponse technique seront allongées. C’est peu, mais c’est un début: je ne crois pas avoir déja vu souvent ce genre de message sur des services de l’administration.

Certaines autres startups d’état ont choisi, également, d’afficher un tel bandeau. Mais nous sommes finalement peu parmi les startups d’état de la DINSIC à avoir fait un tel choix. Des sympathisants de cette grève ont choisi de ne pas communiquer sur leur service. C’est explicable par la difficulté à obtenir un consensus au sein de l’équipe, la non volonté d’impliquer les usagers, ou encore la peur des représailles.

Pourquoi suis-je en grève ?

Je pense que, dans le fond comme dans la forme, cette réforme est un mensonge de plus dans un gouvernement qui se moque de plus en plus ouvertement de son peuple.

Sous couvert de «simplification du système», on le rend plus opaque encore. Le mécanisme de retraites à points (dans lequel je suis déja, car étant indépendant je cotise à la CIPAV) ne permettra pas de savoir à combien on aura droit, et permettra de réévaluer la valeur du point à la baisse régulièrement car «vous comprenez, il faut faire des efforts», ce qui est arrivé à plusieurs reprises en Suède ces dernières années. De nombreuses simulations montrent que, même sans cela, la majorité des gens vont être perdants.

Par ailleurs, c’est faire un pas de plus vers une libéralisation des droits sociaux, par la privatisation partielle du mécanisme de retraite.

Ce mécanisme de retraites privées ne marche pas dans d’autres pays (le déficit du système privé américain est 300x supérieur à celui, actuel, de la france. Ça valait le coup hein ?). Il n’y a aucune raison financière légitime de vouloir le présenter aux francais, autrement que pour permettre à des services privés de gagner toujours plus d’argent.